Les dernières récoltes sont rentrées, les troupeaux à l’étable. Avec novembre viennent les dernières foires d’automne, héritières des grandes foires du Moyen-Age.
Succédant aux foires «chaudes» de la Saint Jean, les foires «froides» de Saint Rémy ou Saint Martin marquaient alors le passage entre les deux grands cycles de l’année. Les animaux de basse-cour ou d’étable engraissés étaient alors mis à la vente sur le champ de foire, et l’on avait pris soin de tuer «l’oie grasse», juste avant les froids qui lui feraient perdre poids et tendreté. Occasion pour les marchands itinérants de se retrouver, pour les paysans et citadins d’acquérir les produits manufacturés ou agricoles, la foire d’automne était aussi, la récolte vendue, l’occasion de payer les dettes, et de renouveler les baux des fermages.
Il faut imaginer l'immense cohue d'hommes, de femmes, d'animaux qui se pressait, durant plusieurs semaines, à proximité des cités épiscopales ou des places fortes. Aux activités économiques de la foire se mêlaient les défilés des ghildes, les processions à la gloire du saint patron, les spectacles des jongleurs, bateleurs et montreurs d'ours que l'Eglise d'habitude hostile aux spectacles d'animaux tolérait.
L'ours est depuis
la nuit des temps l'objet de représentations symboliques dont témoignent les peintures rupestres
et les outils du paléolithique. Symbole de la classe guerrière dans les mythologies germaniques, on vénère la déesse
Artio chez les Gaulois et les Helvètes. Chez les Goths, un rite de passage consiste a affronter un ours au corps à corps. Avec sa capacité à se redresser sur ses pattes arrières comme l'homme, ce qui lui confère la stature d'Homme sauvage, il est l'objet de rituels visant à s'approprier sa force et son courage. Il n'est pas surprenant que l'ours soit considéré comme le roi des animaux jusqu'au XII° siècle. Symbole des cultes païens que l'Eglise combat, il est alors associé aux pires vices :
lubricité,
gloutonnerie et
colère, et détrôné au profit du lion. Pour parachever sa déchéance, l'animal est présenté asservi aux côtés de nombreux saints. Au nord de la Seine,
Amand,
Vaast,
Ghislain comptent parmi ces saints de la
Mythologie Chrétienne qui "domptèrent l'ours" au cours de la création d'abbayes.
Au fil des siècles, l'habitat de l'ours recule à la faveur des défrichements, le reléguant dans les montagnes. C'est là qu'on vient le capturer, pour en faire un animal de foire, muselé, enchaîné et pataud, soumis à tous les ordres. Une chanson du 16° siècle évoque le personnage de Martin : "
Gentil Martin, ô beau Martin, saute Martin, danse Martin...". Est-ce d'un valet dont il s'agit, ou d'un ours, Martin étant un des noms (avec le Brun, le Mangeur de miel, le Monsieur....) qu'on lui donne communément ? Métier essentiellement occupé par les tziganes jusqu'au 18°siècle, il devient celui de plusieurs centaines d'habitants de deux vallées pyrénéennes qui vont se mettre à capturer de jeunes oursons pour les exhiber. Comme d'autres, ils sillonnent les routes de France, haranguent et font danser les ours ; la
danse de l'Ours, (
Krebbel ou Berendans en Flandres), est encore joué dans les bals-folk. Les oursons pyrénéens se faisant plus rares, ils achètent à Marseille des ours venus des Balkans. Certains d'entre eux émigrent : le 30 avril 1895, un
quotidien annonce l'arrivée à Quebec de
montreurs d'ours parlant un français très pur...
À cause d'une pression toujours plus importante de l'homme sur leur habitat et leur population, par la conquête des espaces naturels et par la chasse, la population des ours en France, accusés de dévorer les troupeaux, ne cesse de diminuer. Si l'arrêt de la chasse à l'ours est décidé en 1972, on ne recense plus que cinq ours bruns au milieu des années 1990 ; un plan de sauvegarde est décidé, avec l'introduction d'ours importés de Moldavie. La dernière ourse pyrénéenne, Cannelle, est abattue par un chasseur le 1er novembre 2004.
A quelques jours près, Cannelle aurait pû être à l'abri de ce coup de fusil. A l'époque ancienne, l'homme
considérait l'ours comme le roi des animaux, il pensait aussi que celui-ci était un médiateur privilégié entre le monde des vivants et celui des morts. Régulant le temps, il se retirait à l'arrivée de la saison froide dans sa tanière, pour n'en sortir qu'à la
Chandeleur.
Par sa réapparition ou sa déshibernation, on attendait de ce "faiseur de printemps" qu'il rapporte toute l'âme, tout l'esprit dont l'année naissante, enfin fécondée, allait enfanter le temps. Sans lui, il n'était pas de renouveau possible. (Claude Gaignebet -
Le carnaval). La tradition donnait un moment précis à son entrée en hibernation.
C'était la 11ème heure du 11ème jour du 11ème mois, soit... le jour où est fêtée aujourd'hui la Saint Martin.
à lire :
L’Ours, histoire d’un roi déchu. Michel Pastoureau. Seuil, 2007 (extraits ici)
Michel Pastoureau : l’Ours. Un livre, un jour. INA, 2007.
L'ours, entre mythe et réalité. Patrimoine seixois, études et recherches.
Bestiaire du Moyen Âge : l’Ours. Bibliothèque nationale de France, expositions virtuelles.
à écouter
Quand le gril chante. Compagnie Outremesure. Itinéraire d'un vielleux, extrait n°4. 2007
Enregistrement d'un montreur d'ours, 1962. Extrait du CD Musiciens de Paris
(téléchargeable ici)
The dancing bear. Nathalie Merchant. Leave your sleep. Warner, 2010
En levant les pattes. Les Ours du Scorff. Le Retour d'Oné, 2001.
Les Ours bulles. Les Ours du Scorff. Le plus mieux. Keltia Music, 2002
Papa ours. Steve Waring. Pouce ! Believe, 2012
Avis d'Alain Domini, berger, sur l'ours en montagne. Août 2008
La mort de l’ours. Felix Leclercq et Beau Dommage, 1995 (enregistrement en bas de page)
La légende du petit ours gris (conte). Felix Leclercq/Claude Leveillée. Polydor, 1979
à lire et regarder
L’ours par Benjamin Rabier. La Buvette des Alpages, 2011
Jim Harrison, l’homme qui murmurait à l’oreille des ours. Arte, 2010
Retour en terre (Extraits). Jim Harrison. Christian Bourgois, 2007
Nord. Jim Harrison.
Le génie des alpages tome 7 : Tonnerre et Mille Sabots !! F’MURR. Dargaud éditeur
extraits : L’enlèvement de l’ourse Dorothée qui essaie d’hiberner
Le pouème exaltant le doux passage hivernal
Bonus
Vive la foire. Site réalisé par 5 musées des arts forains : Markt- und Schaustellermuseum d'Essen (Allemagne), Museo della Giostra e dello Spettacolo Populare de Bergantino (Italie), musée communal Het Markiezenhof à Bergen op Zoom (Pays-Bas), National Fairground Archive à Sheffield (Angleterre).
Rock a bye bear, l'ours dormira bientôt. Tex Avery